30 mars 2006
Le merveilleux voyage de Fierrot le Pou
ou le merveilleux voyage de Fierrot le pou
PREFACE
Ceci est l’édition posthume d’un manuscrit retrouvé dans une poubelle de salle de bains le 10 janvier 2003.
JEUDI 1er MAI
Ca i é ! je sui le premié pou à écrire mé mémoires de pou ! Je ne sé pas encor toutafé l’ortografe, mé je pren dé cours par corespondanse. Je vous écriré la suitte can j’en seré a la lètre Z.
MERCREDI 3 SEPTEMBRE
Me voilà prêt à vous raconter mon histoire.
Je m’appelle Fierrot, j’ai 6 mois, je mesure 2,6 mm, ce qui est très raisonnable. J’ai bien sûr comme tous mes compagnons trois paires de courtes pattes munies de pinces bien utiles pour m’agripper solidement, je suis aussi très bien fait de ma personne, bien proportionné, et avec une intelligence bien au-dessus de la moyenne, vous vous en rendrez compte un peu plus loin.
Deux antennes courtes ornent ma tête, et mes yeux sont petits mais composés de belle manière.
Mon ancêtre était comme moi arthropode de la classe insecte, tendance Anoploures. Il faut vous dire qu’on estime à plus de mille le nombre d’espèces d’Anoploures dans le monde. Les Anoploures ont toutes les qualités selon moi. Leur nom même a pour origine deux mots grecs : anoploures qui veut dire sans armes et ura, queue, soulignant le caractère pacifiste de notre espèce. J’appartiens en outre à la plus belle et à la plus développée de ces espèces, comme n’a cessé de me le répéter ma môman.
J’ai grandi au milieu d’autres membres de ma famille, qu’on appelle les Pédiculides. Pou Socrim’ qui sait tout sur tout, dit que Jules César nous appelait Pediculus Humanus Capitis, ce qui prouve bien qu’il s’y connaissait en hautes lignées comme la mienne.
Je suis hématophage, c’est à dire que suis de la même famille que les vampires dont j’ai lu l’histoire l’année dernière pendant mon apprentissage. J’adore le sang, c’est à la fois ma boisson et ma nourriture favorite. Contrairement au vampire, Je n’ai pas de costume noir et blanc, on peut me voir dans un miroir et je peux sortir de jour comme de nuit. Je suis en tous cas le meilleur ami de l’homme.
J’adore voyager. Je ne suis pas très fidèle à une adresse précise, au contraire j’aime me promener de tête en tête pour découvrir le monde.
Aujourd’hui je visite la tête de Julie chez qui je viens d’arriver.
Le voyage a été long et pénible il faut bien le dire. A peine réveillé je me suis retrouvé étouffé dans un nœud-nœud. C’est vrai que j’ai une prédilection pour les cheveux de filles, ils sont longs et ils sentent bon la plupart du temps, mais alors ces nœuds-nœuds, c’est l’horreur. Bref, j’ai mis une bonne heure à me dépatouiller les pattes arrières. Et c’est comme ça que je me suis aperçu que j’avais changé de tête (pas ma tête à moi, la tête sur laquelle je vis en ce moment !). Il faut dire que celle-là elle sent vraiment bon, une petite odeur de framboise ... hum !
Il faisait assez chaud aujourd’hui, et j’en ai profité pour me bronzer un peu, ça faisait longtemps. Il faut dire que le petit idiot chez qui j’habitais cet été adorait les casquettes. Il ne l’enlevait que quand il allait se coucher, alors question bronzage, c’était pas ça.
Donc, je me suis installé au sommet du crâne de la demoiselle Julie et j’ai flâné pendant au moins une heure, pendant qu’elle bavassait avec ses copines. C’est ça le principal ennui avec les filles, elles causent sans arrêt et quand elles ne causent pas, elles ricanent et gloussent. J’ai fait un brin de causette avec Pou Laine qui, comme d’habitude, ne s’intéressait qu’à ses chaussures à bout pointu, et me rabattait les oreilles (que je n’ai pas) d’histoire de talons et de semelles.
Pour me réveiller un peu, et garder mon corps svelte et musclé, je me suis offert une petite séance de gym. Roulade arrière près des oreilles, course à fond de train vers l’autre oreille, descente tout schuss vers la nuque et escalade vers le sommet. Même Pou Lain et Pou Liche qui pourtant gambadent souvent dans les prés normands, n’ont pas pu me rattraper. Au bout de 3/4 d’heure, me voilà en super forme .... et avec une de ces faims.
C’est vrai quoi, cette odeur de framboise ... Je vais manger. A plus !
JEUDI 4 SEPTEMBRE
Où j’en étais .... ah oui ! Oh ben dites donc, quel cauchemar ! Elle s’est rebiffée la Julie. Elle voulait pas que je mange. A peine j’avais aspiré ma boisson favorite, la voilà qui se débat, qui met ses mains pleines de doigts dans les cheveux et qui veut me trouver. Il va falloir que je me méfie.
J’ai besoin de 7 repas par jour, tout le monde sait ça, mais l’autre bécasse avait décidé de me déranger à chaque festin. Même pas eu le temps de gonfler mon abdomen. Je me suis retrouvé tout raplapla, sans pitance, après seulement mon deuxième repas de la journée.
Principal problème ici : je suis tout seul ! Incroyable non ? J’ai cherché toute la soirée, personne ! Ca m’est déjà arrivé quand j’étais jeune, mais quand même, j’espère que ça va pas durer. Bon, en tous cas, du coup y’a à manger tant que j’en veux ....
A peine j’avais dit ça qu’elle recommence ... non, c’est pas elle, c’est sa mère ... elle dit qu’elle me cherche et qu’elle va me trouver. Je me planque ! Aux abris !
Pourquoi je crie ? Je suis tout seul de toutes façons.
Tiens elle m’a pas trouvée, na ! Elle parle de “prévention”, oh là là j’aime pas ça du tout. Je suis tombé dans un camp d’entraînement ou quoi ? Ils peuvent pas s’arrêter 5 minutes ? Même pas le temps de se restaurer tranquillement.
C’est déjà l’heure de la douche ? Ca c’est hyper dangereux la douche. Ca commence toujours pareil : un nœud-nœud vite fait (il faut être agile comme moi pour pouvoir l’éviter) et hop sous la douche. En plus elle chante ! J’ai horreur de ça ! Alors ça, si j’ai bien horreur de quelque chose c’est de la musique ! C’est bien ma veine !
Ouf, à peine quelques gouttes, juste histoire de me refroidir un peu, il fait une chaleur ici. Ensuite, s’agripper au moment où elle passe le pyjama. Elle peut pas en choisir un qui a une plus grosse tête ? Bon, celui-là il sent bon aussi.
C’est qu’il faut que je vous dise, j’adore les parfums. Mon grand-père Pou Lbot, qui ne quittait jamais Montmartre, était pou de parfumeur toute sa vie, c’est dire ! J’ai hérité de son odorat fin et racé, si, si ... Je fais une collec de parfums dans ma tête. Tiens mes préférés :
- Omo micro double pastille senteur délicate
- Shampoing aux oeufs, senteur vanille
- Shampoing à la pomme verte
- Shampoing à la framboise (ça c’est devenu mon préféré des préférés)
- Après-shampoing à l’huile de Jojoba (... un vrai délice, mais c’est que pour les filles !)
C’est pas le tout, mais j’ai faim ... quand je pense qu’il va falloir que j’attende que ça sèche ! J’espère qu’elle va pas se mettre au séchoir, ça aussi j’ai horr ................
Euh, petite pause, il a fallu que j’évite le séchoir. Au début, tu fais pas attention, tu te dis, cool, il fait bon. Mais ça c’est quand tu sais rien, que t’es pas au courant ! Erreur de débutant ! Moi, je sais, il faut se planquer parce que le séchoir il peut te griller en moins de deux. C’est arrivé au Pou Ah. En dépression permanente, toujours un dégoût d’avance, il ruminait sur les bords du front d’une bécasse et n’a pas vu venir le séchoir. Nous lui faisions de grands signes, cachés derrière les oreilles, il nous a superbement ignoré jusqu’au moment où il s’est enflammé ! Quel spectacle !
Surtout qu’avec le séchoir en général il y a la brosse, la ronde, celle qui tire les cheveux, l’ho-rreur !
C’est la pire celle-là, la brosse ronde, tu t’y attends pas, tu l’évites pas et tu te retrouves pendant des heures, et des fois des jours avec rien à becqueter, au milieu d’un cimetière de cheveux. Ca m’est arrivé, heureusement, j’ai sauté sur la petite brosse plate, celle que j’aime bien, toute douce, celle qu’était juste à côté, et la fille (c’était encore une fille, les filles c’est les reines question brosses) elle m’a récupéré en moins de deux. Juste une petite frayeur quoi. Bon il faut que je fasse gaffe aujourd’hui, j’aurai peut-être pas deux fois la même chance !
VENDREDI 5 SEPTEMBRE
Alerte, à l’attaque, à l’abordage, au feu, au voleur, appelez la police, les pompiers, les dératiseurs, le président de la république, le pape en personne …..
Euh ! En fait c’est un peu de tout ça qui m’est passé par la tête ce matin au moment du réveil ! Quel réveil mes aïeux ! Driiiiiiiiiiiiinnnnnnng a fait le premier, bidibip, bidibip, bidibip a fait le second, turlututu, turlututu a fait le troisième. Impossible de les rater en tous cas ces réveils ! Je me suis donc réveillé de fort méchante humeur, ce qui m’arrive, il faut bien le dire très peu souvent, sauf ….. sauf en cas de réveil forcé ! Et ce matin j’ai été verni.
Bref, après cet orchestre philharmonique en provenance de la table de nuit, je me suis retrouvé en deux temps trois mouvements dans la cuisine. Opération petit-déj … Bon, ça je connais, c’est comme tous les matins. Mais ce matin là y’avait un truc spécial. J’ai mis au moins 10 minutes à comprendre. Il faut dire que la petite gourde sur laquelle j’avais choisi de passer un moment de ma précieuse vie n’arrêtait pas de pleurnicher en disant « j’veux pas y aller ! ». Mais où ? Où on va ? Tu vas parler oui ? J’avais beau hurler de toute la voix qui a fait les beaux jours de l’Opéra de Paris et de Milan réunis, peine perdue.
C’est quand l’autre idiot, le petit frère à la boule à zéro, est arrivé avec son beau cartable tout neuf, que j’ai pigé : c’est jour de rentrée !
Donc, me voilà moi aussi prêt à affronter la dure loi de la rentrée, et on m’avait même pas prévenu ! J’ai même pas pu me faire beau …. Enfin, y’a un truc chouette, c’est que là je vais pouvoir rencontrer du monde, quelle teuf en perspective ! En attendant, j’ai regardé tranquillement toutes les têtes à quelques centimètres de moi. Il faut dire aussi qu’à l’école, y’a un truc super : le rang ! Toutes les têtes sont classées, par ordre de taille, serrées les unes contre les autres et elles restent comme ça plusieurs minutes, et plusieurs fois par jour. Alors vous pensez bien que moi, j’en ai profité pour observer tranquillement les lieux de mes prochains festins.
J’en ai repéré une comme je les aime : toute bouclée, rousse, avec des cheveux jusqu’au milieu du dos ! Raide dingue d’envie ! Je me suis même surpris à me lécher les babines comme j’ai vu faire à la télé pendant le reportage sur le fennec d’Australie.
J’ai donc décidé en quelques secondes, (il faut bien vous rendre compte que je me décide TOUJOURS en quelques secondes, c’est ce qui fait mon charme et ma valeur, entre autres), j’ai donc décidé en quelques sec… ah non je l’avais déjà dit … j’ai donc décidé de déménager illico presto sur la demoiselle rousse. J’ai pris mon élan et hop ….
Rien du tout, la demoiselle est partie en coup de vent et je ne l’ai pas aperçue de la journée. Tant pis je réessayerai demain.
Que d’émotions pour aujourd’hui … à plus !
SAMEDI 6 SEPTEMBRE
Ce matin, impossible de me faire le coup d’hier, j’étais fin prêt à 7h moins 5. Sauf que …. J’avais oublié qu’on était samedi et que ce samedi là y’avait pas d’école. Et me voilà réveillé, en super forme, à 7h15 … sans ma demoiselle aux cheveux rouges.
Au fait vous avez remarqué, j’ai changé d’écriture …. Bon c’est sûr vous aviez remarqué. En fait, c’est l’un de mes nombreux dons. Je l’ai découvert il y a quelques semaines, au cours de mon apprentissage de la lecture et de l’écriture. Remarquez dans un premier temps que, même si ma modestie doit en souffrir un peu, je suis bien obligé d’admettre que je suis supérieurement intelligent, et que je surclasse haut la main la plupart de mes congénères, non seulement parce que j’ai appris à lire et à écrire en quelques semaines, mais aussi, et surtout, pourquoi se le cacher, parce que je suis capable d’imiter à la perfection les écritures que je peux voir apparaître au cours de mes pérégrinations. Celle-là tiens, je l’ai chopée en moins de deux secondes chez le toubib, la semaine dernière, pas mal hein ? Et encore je m’applique pas. Un jour je vous montrerai comment je possède à la perfection l’art et la manière de former les lettres. Même Pou HibouCaillouChou le chouchou de la maîtresse ne fait pas mieux !
J’ai eu une journée plutôt calme aujourd’hui. J’en ai profité pour me reposer encore un peu en attendant le lundi de mon futur déménagement sur la demoiselle rouge. Vers midi, (c’est l’heure de mon quatrième repas !) j’ai trouvé un endroit propre et sain pour mon pique-nique. J’ai aspiré une bonne goulée de sang pur, et tout de suite après j’ai injecté comme d’habitude ma salive anticoagulante, et je me suis sauvé. Il faut vous dire que cette salive produit des réactions allergiques paraît-il très désagréables chez nos hôtes humains, et qu’ils ne peuvent s’empêcher de se gratter après notre passage. C’est pour cette raison que nous devons faire très attention aux doigts vengeurs, sitôt notre faim apaisée.
Juste une petite émotion en fin de matinée quand la bécasse qui me sert d’hôtel provisoire a décidé de faire des galipettes sur son lit. Je me suis retrouvé sans dessus-dessous pendant au moins 10 minutes, m’accrochant désespérément au nœud-nœud (tiens pour une fois, il était bien utile celui-là !) jusqu’à ce que ça s’arrête. Et ça s’est arrêté tout d’un coup ! Elle a fait un bruit de sirène de pompier en hurlant : « Maaamaaaan ! J’me suis cognéeeeeee ! » et sur ce j’ai eu droit à ce qu’ils appellent du Synthol pour la bosse sur le front. C’est bien joli tout ça mais moi je suis pas habitué, et ça me fait tourner la tête à tous les coups.
J’ai donc comaté pendant quelques heures, et quand je me suis réveillé, il faisait déjà noir. Je commençais à avoir le trouillomètre à zéro quand j’ai entendu des voix que je reconnaîtrais entre toutes : mes vieux potes de l’école.
Y’avait le gros pou Lailler, bruyant et indiscipliné, le pou Poule qui vient quand on l’appelle, le pou Ssin, petit mais tendre, à ne pas confondre avec le pou Saint, tout auréolé de gloire depuis qu’il a vécu avec un évêque à Notre-Dame, le pou Mon, qui fume 3 paquets par jour, le pou Tou, Marseillais au cœur tendre, qui m’a appris à jouer à la canasta, le pou Ssif, pas encore très réveillé, et le pou Zzolane volcanique italien qui détient encore aujourd’hui le record du monde du saut de pizzas. Ils étaient tous là ! Quelle fiesta !
DIMANCHE 7 SEPTEMBRE
S’il y a bien un truc que je déteste, en plus des brosses rondes, des séchoirs et des nœuds-nœuds, c’est les dimanches ! Le dimanche, c’est le jour de la télé. Et alors ça la télé, ça me met dans un état…. En fait, c’est pas vraiment la télé, parce que des fois y’a des reportages passionnants sur les yacks de Yakoutie orientale ou sur les bisons d’Amérique Centrale, et ça j’adore ! Je me vois vautré dans ces poils longs et odorants, c’est un vrai plaisir. Non, moi ce que je déteste à la télé le dimanche, c’est les dessins animés. Ca bouge, ça remue, ça crie, c’est plein de couleurs, et ça rigole sans arrêt. Ca me donne envie de vomir à chaque fois ! Et ça dure, et ça dure !
Quelquefois, le papa vient en personne faire cesser ces cris, mais ce matin-là il était très occupé avec la maman semble-t-il et ne s’est pas rendu compte de l’état de décrépitude de ses enfants. Dire que je le trouvais sympathique cet homme-là !
LUNDI 8 SEPTEMBRE
8h : Aujourd’hui c’est le grand jour, c’est pour ça que je m’applique à écrire avec ma plus jolie écriture et une belle encre rouge comme ses cheveux. C’est aujourd’hui en effet que je vais revoir ma demoiselle rousse … j’ai le cœur qui palpite rien que d’y penser. Bon je vous laisse … elle vient de prendre son cartable ridicule, c’est signe qu’on va sortir. A tout à l’heure !
16h45 : Aaargh ! Triple aaargh et bouse de vache folle ! J’ai raté mon coup. J’ai attendu pourtant soigneusement que la dite demoiselle se mette dans les rangs, et alors, n’écoutant que mon courage, j’ai plongé dans la chevelure rouge qui n’attendait que moi. Euh, en fait, il faut bien le dire, cette toison ô combien rougeoyante et accueillante avait déjà fait l’objet de l’attention d’une centaine de mes congénères, et ils étaient bien décidés à ne pas lâcher ce morceau de roi. Donc, à peine arrivé, me voilà éjecté manu militari par une bande de vauriens analphabètes. J’ai reconnu Pou Fiasse toujours aussi peu recommandable, et Pou Jade toujours prêt à envoyer des pavés sur les CRS ou qui que ce soit qui passe à sa portée !
Heureusement, pendant la récré j’ai pu discuter un peu avec Pou Lmouillée qui venait de faire un stage dans un ranch d’Arizona et qui était en grande discussion avec Pou Riture, greffier à l’Assemblée Nationale. Il vantait les mérites du crâne blanc à cheveux raides beaucoup plus confortable que le crâne noir à cheveux crépus. Il faut dire qu’il avait suivi un Séminaire sur « la coupe transversale du cheveu à travers le monde » organisé par le Pou Skafé au Fouquet’s des Champs-Elysées, et qu’il barbait tout le monde avec ça.
JEUDI 31 OCTOBRE
Aujourd’hui c’est le pire jour de l’année !!
C’est le jour de l’horreur, sans jeux de mots … ah bon pour vous aussi. Bon, je vous précise quand même que les gens cultivés, sensibles et vivant dans des contrées hospitalières comme moi, ne peuvent pas éviter un jour pareil : c’est halloween. Bon, je le dis comme ça mais j’avais pas compris tout de suite en fait l’année dernière. Allo – Ouiiiiii ? Halle aux wines ? Aah, l’owine ! Impossible de comprendre, même en y mettant le ton ! Alors, j’ai fait mes propres recherches l’an dernier. Je me suis collé tranquille sur la frange de ma copine du moment, et j’ai tranquillement regardé la télé. Vous savez que c’est ma passion préférée, je vous l’avais déjà dit ?
Bon, toujours est-il que j’ai compris enfin ce que c’était halloween ! La fête des morts, des sorcières et des citrouilles, importée directement avec les hamburgers et les Bruce Willis des Etats-Unis. L’an dernier, installé pépère j’avais pas tout de suite vu le rapport avec mon petit quotidien. Et pourtant à peine la nuit tombée, j’ai compris mon malheur : la petite idiote sur laquelle j’avais fondé des espoirs de calme et de sérénité, s’est mis dans la tête (donc pas très loin de moi …. Moi qui suis dessus !) de se déguiser en sorcière. Je me disais tout bêtement que c’était vraiment pas la peine qu’elle se donne du mal, elle le faisait tellement bien au naturel ! Enfin, la voilà qui se dirige vers la salle de bain. Moi, comme toujours quand j’aperçois les néons infâmes qui éclairent la baignoire, je m’accroche solidement avec l’une de mes trois paires de pattes et je prévois le drame (shampoing, après-shampoing, gel etc.).
Eh bien c’était pire que tout ce que j’avais imaginé jusqu’à présent : la voilà qui sort un scalp d’une pochette plastique et qui se le colle sur la tête. Le noir complet, impossible de respirer ! J’avais la pince gauche complètement tétanisée à force de serrer mon épi et je ne savais plus du tout où j’étais. Au moment où j’essaye de me dégourdir les pinces, je suis arraché et envoyé en l’air dans un enchevêtrement de fils noirs.
J’ai mis plusieurs minutes à comprendre ce qui m’était arrivé : j’avais tout simplement attrapé l’une des mèches nauséabondes de la perruque de sorcière et je me suis retrouvé sans rien comprendre dans le sac en plastique qui sentait le fromage.
Comme d’habitude j’ai gardé mon sang froid légendaire et j’ai essayé d’analyser posément la situation. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que je risquais bien d’y finir mes jours puisqu’il n’y avait rien à manger sur ces cheveux sans tête et que malgré le gueuleton formidable que j’avais ingéré la veille, j’avais déjà des gargouillis et des crampes. N’écoutant que mon courage fabuleux, j’ai utilisé mes pattes arrières de sprinter et j’ai commencé à remonter lentement vers l’ouverture du sac en plastique.
Mes forces faiblissaient inexorablement mais grâce à mon extraordinaire ténacité, j’ai réussi à m’agripper solidement au bord du sac, tout en priant Saint-Nectaire de m’épargner ses relents fétides afin de garder toutes mes facultés intactes.
C’est alors qu’un grand idiot tout boutonneux a eu la bonne idée d’essayer la perruque et que j’ai atterri en moins de deux sur son crâne aux cheveux fantastiquement gras.
Un vrai bonheur ! J’ai armé ma trompe à peine arrivé sur le crâne sus-nommé et j’ai aspiré une bonne rasade de sang en savourant ma chance. J’y étais tellement bien, que je n’ai pas cherché un abri plus confortable et je me suis endormi en quelques instants. Le réveil a été dur, Pou Trelle qui avait dû faire ses super muscles à Saint-Nazaire sur les chantiers de l’Atlantique et Pou Lidor toujours suant sur les routes du Tour de France avaient décidé de m’éjecter manu militari de mon abri graisseux dont je me délectais depuis la veille.
VENDREDI 1er NOVEMBRE
C’est la Toussaint aujourd’hui, et en général ça présage un petit voyage en voiture et une journée d’éclate avec Mamie de La Rochelle sur la tombe de son tonton, de sa tata, de sa belle-mère, de son petit-fils et tutti quanti.
Je l’ai déjà fait l’an dernier et on s’est bien amusés. Je dis « on » parce que sur la tête de Mamie de la Rochelle j’ai fait plein de rencontres palpitantes l’an dernier, et j’ai même un début de commencement d’histoire d’amour avec une demoiselle Pou. On s’était retrouvés tous sur la voilette de la veuve avec Pou Ding avec son drôle d’accent anglais, Pou Belle qui faisait le trottoir nuit et jour sur les grands boulevards à Paris et qui avait décidé de prendre des vacances à La Rochelle, Pou Skafé qui s’ennuyait trop au Fouquet’s sur les Champs-Elysées. Très cosmopolite cette réunion, on a même vu passer Pou Spousse à peine revenu de la place Tien An Men à Pékin et Pou Shing-ball qui se remettait plutôt mal d’un mauvais coup pris sur le ring à Dallas le mois dernier.
Mais bon, comme je ne connaissais pas bien les habitudes de mon nouvel hôte, je ne savais pas si il connaissait lui aussi Mamie de la Rochelle et si il allait souvent voir son tonton Gilles et sa Tata Sandrine au cimetière de Carnac.
Pas de cimetière, pas de marbre, pas de chrysanthèmes pour cette fois, le grand idiot boutonneux a préféré s’enfermer dans sa chambre en écoutant Billy Crawford. Vous allez dire que je râle tout le temps, ce qui est il faut bien le dire proche de la vérité, mais en fait même si je ne suis pas contre Billy Crawford, j’ai fait une overdose de Crawfordite à la fin de la journée, car le grand benêt s’est collé un casque sur les oreilles et a appuyé sur repeat pour mieux en profiter. A l’endroit où j’étais j’ai cru que c’était Ibiza Folie. Ca résonnait dans mon thorax et ça m’a coupé la digestion.
D’ailleurs, comme je me promenais en essayant d’évacuer la nausée qui s’accrochait à moi, j’ai rencontré le pou Vantail qui regrettait l’air pur de sa Beauce natale et la douce musique de sa bien-aimée Pou Dreuse partie passer l’hiver sur les pentes du Mont Blanc.
LUNDI 18 NOVEMBRE
Oui, je sais, ça fait drôlement longtemps que j’ai pas écris mon journal. C’est que je ne sais plus où donner de la tête en ce moment.
Il faut que je vous dise : j’ai atterri récemment sur la tête d’un petit garçon épouvantable !
Il a l’air tout mignon, tout beau … comme je les aime. Il a des cheveux bien dressés sur la tête, et même une houppette sur le devant, bien pratique pour faire ma gymnastique quotidienne façon toboggan. Il ne se lave pas souvent la tignasse ce qui lui donne encore plus d’atomes crochus avec moi, vous en conviendrez. Du moins c’est ce que je croyais pendant plusieurs jours.
Je me suis cru arrivé au faîte de ma popularité, ayant laissé mes concurrents à des kilomètres derrière moi, traînant la langue et enviant mon destin. Eh bien pas du tout ! Le jour de son anniversaire, le dit môme qui répond (quand il veut bien !) au doux nom d’Antoine, a reçu un ordinateur comme cadeau. Ne cessant de croire à ma bonne étoile, je me suis installé tranquillement tout en haut de son crâne pour apercevoir l’écran et mettre à jour ma culture informatique. Je me suis laissé porter par les différents écrans colorés, j’ai appris les mots de passe, les raccourcis claviers etc. J’étais dans un état second, prêt à m’endormir bercé par le ronronnement de la machine, à peine entrecoupé des clics de la souris.
Tout à coup, à la suite de l’explosion d’un vaisseau interstellaire à 49.999 points, alors que le record à battre était de 50.000, une main furieuse est venue s’abattre sur la chevelure du môme. Des doigts vengeurs ont arraché des touffes de cheveux soyeux sur lesquels j’étais en train de bayer aux corneilles. L’alerte passée, la mère ayant fait irruption dans la chambre et éteint de force la bête immonde, la navette spatiale rentrée au garage, je me croyais de nouveau débarrassé des interruptions intempestives, et paisible comme tonton Jean-Pierre devant son pastis et un concerto de Lara Fabian, je m’étirais tranquillement les crochets …. Eh bien non !
Le petit monstre à la houppette volante a trouvé une parade imparable : un minuscule ordi gros comme un p’tit Lu, et qu’il appelle « guémeboye ». Et quand Chikapou (ou Kichapou, ou Poukachi je ne me rappelle plus bien) a réussi à dresser un Pokémôme, même carnage que dans l’espace intersidéral, la main vandale, les ongles vengeurs, la touffe de cheveux au parfum de paradis promise à une mort certaine par étouffement dans la poubelle, et moi les pattes coincées dans les spaghettis bolognaise de la veille, ou encore agonisant en essayant de sortir du sac de l’aspirateur, remontant péniblement le tuyau millimètre par millimètre jusqu’à la lumière, et luttant avec des feuilles de bonsaï coincées et des grains de litière de l’imbécile de chat.
J’ai même eu un choc terrible en reconnaissant les restes de Pou Stoufflé qui m’avait tant fait rire sur la piste aux étoiles du cirque Bouglione l’an dernier.
MARDI 22 DECEMBRE
Ouah ! …… je sais même pas si je vais vous raconter ce que je viens de voir !
Ouaaaaaah ! J’ai découvert le secret de notre tribu ! Mais si ! Puisque je vous le dis !
Hier, j’étais tranquillement sur une mèche bouclée de je ne sais plus quelle perfide porteuse de couettes enrubannées, quand j’ai vu arriver Pou Belle, la vraie, l’unique, Pou Belle dont j’avais les posters plein ma chambre quand j’étais petit. Je collectionnais tout de sa vie : ses amours, ses trucs et astuces, ses recettes de cuisine, ses secrets de beauté et ses désespoirs qui ne duraient heureusement pas plus de quelques jours. J’avais surtout ce qui faisait envie à tous mes copains : un poster grandeur nature juste sur ma porte !
Eh bien figurez-vous que je l’ai vue passer tout près de moi, marchant très vite, avec l’air de quelqu’un qui aurait quelque chose à cacher. Je me suis fait tout petit (moins de deux centimètres, c’est dire !) et j’ai observé son manège, n’en croyant pas mes yeux et m’empêchant de hurler pour exprimer ma chance ! Pou Belle, là, juste à quelques pattes de moi ! On ne pouvait l’apercevoir que quelques fois par an, et encore à grande distance, quand elle marchait la nuit, le long des trottoirs de la capitale, avec ses jolies robes pailletées et ses chaussures dorées.
On ne voyait pas grand chose, et pourtant elle ne semblait pas gênée par la nuit sans lune. Elle était très affairée à choisir un cheveu comme si sa vie en dépendait. Ayant semble t-il fait son choix, elle est remontée tout en haut du cheveu, tout près du cuir chevelu et s’est installée confortablement. J’étais sûr qu’elle allait s’endormir aussi sec, et je me demandais ce qu’il fallait que je fasse et surtout comment j’allais raconter ça aux copains demain. C’est alors que je l’ai vue sortir de son abdomen plusieurs œufs, qu’elle collait délicatement avec une sécrétion qu’elle produisait elle-même. En séchant, cette drôle de substance formait une espèce de ciment semble-t-il très résistant !
Je n’en croyais pas mes trompes ! J’étais en train de découvrir le secret le l’univers ! D’où que j’viens ! J’avais enfin la réponse ! Et pourtant je me l’étais posée cette question 2000 fois dans mon lit le soir, et je l’avais posée au moins autant à ma mère ! J’avais juste un petit ricanement en réponse, et un froncement des sourcils qui signifiait : « Dors, et arrête de poser des questions idiotes ! ». Et là, j’avais la production d’œuf de Pou Belle à portée de pince.
Une belle production : huit d’un seul coup. Et elle, elle chantait une petite berceuse à chacun d’entre eux : « Fais dodo, ma toute petite lente, fais dodo, t’auras du sang chaud ! ».
C’était la plus belle chanson que j’avais jamais entendu.
Je me suis endormi en pensant à elle …. En rêvant qu’elle me chantait la même chanson ! Et toute la nuit j’ai préparé mon discours de réception du prix Nobel de Pousique devant un parterre de poux très respectables : le pou Chkine qui roule les R et prend des bains de vodka, le pou de Soie qui a une loge permanente à la Comédie Française, le pou Lozoeudor, ministre des finances, ou encore le pou Laga, commissaire principal à Belleville. Je me réjouissait d’avance de voir la tête de Pou Llyfumé qui se croit sorti de la cuisse de Jupiter sous prétexte que les gastronomes du monde entier s’arrachent ses faveurs !
A mon réveil, je décidais que je ne révélerais rien à personne pour l’instant, pour profiter de ma découverte et surtout … avoir une chance de revoir Pou Belle.
MERCREDI 1er JANVIER
Je suis allé comme tous les jours à la grande cachette de Pou Belle. Je ne l’ai jamais revue, et pourtant je surveillais ses rejetons comme s’ils étaient les miens, en essayant toutes les chansons que je connaissais :
« Allons les poux de la patriiiiie,
le jour de gloire est arrivé ! »
« Il était un tout petit pou-ou
Il était un tout petit pou-ou
qui n’avait ja-ja ja-jamais piqué,
ohé, ohé ! ».
Malgré la qualité de mon extraordinaire talent vocal, aucun des huit ne semblait émus, ils n’avaient pas dû recevoir de dons musicaux. Rien à faire, rien ne bougeait. Ils étaient tous de cette drôle de couleur marron indéfinissable, impassibles !
Et puis, ce matin, alors que je m’apprêtais à faire le tour du quartier sur une patte pour m’entraîner pour les prochains jeux olympoux, j’en ai vu un remuer, puis deux, puis quatre, et les huit œufs ont éclôt en même temps !
Il en est sorti des miniatures de pou, qui, à peine sur leurs pattes, se sont rués sur le crâne qui faisait office de nourrice pour l’occasion, et sortant leur piques ont aspiré une bonne goulée de sang tiède !
Hum, j’en avais les larmes aux yeux, et surtout, il faut bien le dire, j’avais les papilles à sec et le ventre qui gargouillait de convoitise. Tout ce sang tout frais pour des petites larves de rien du tout ! J’ai pompé moi aussi quelques bons bols de sang chaud tout en les observant jouer. J’espérais que leur mère allait réapparaître ! Il n’en fut rien !
JEUDI 9 JANVIER
Je suis resté des jours et des jours, à épier les petits jeunes. J’ai vu leurs trois mues successives, j’ai noté leur prise de poids, mais … je n’ai jamais revu la céleste Pou Belle !
J’avais plutôt du vague-à-l’âme, et j’errais sans but sur le crâne de ma nouvelle résidence quand j’ai aperçu Pou Pon qui me faisait des grands signes. J’étais prêt à décamper, ne supportant pas les hurlements intempestifs et réguliers que Pou Pon faisait jour et nuit. Et pourtant je me suis approché du groupe qu’il formait avec Pou Rquoi, lui-même assis tranquillement à côté de son ennemi juré Pou Rrien, et Pou Llot qui pour une fois ne gazouillait pas ! Intrigué par leur silence, je me suis approché. Le fameux Pou Socrim’ avec son talent inimitable de conteur, était en train de leur raconter la Guerre.
La Grande Guerre. Celle de 1920. Celle qui avait vu arriver une toute nouvelle arme de destruction massive des poux : le pyrèthre. Une cochonnerie de la famille des chrysanthèmes qui tuait des grandes quantités de nos congénères en un seul coup. Il racontait aussi la Révolution du DDT, que les grands-parents de nos parents ont connu. Nouvelle génération d’insecticides baptisés organochlorés, puis organophosphorés, ils ont fait des millions de morts parmi les nôtres.
Les plus jeunes d’entre nous étaient pétrifiés. Pou Ette, le plus gai d’entre eux, d’habitude toujours prêt à faire le pitre, n’osait plus émettre le moindre son. Même Pou Ding avec son drôle d’accent de la banlieue de Londres, ne se livrait pas à son jeu favori : les blagues à l’humour noir dont il avait l’habitude en toutes circonstances.
Pou Socrim’ nous exhortait à la révolte et semblait vouloir prendre la tête de la Résistance. Il rappelait que la directrice de l’école elle-même avait juré notre perte et qu’elle avait envoyé des centaines de lettres à tous les parents pour « éradiquer cette vermine » (je cite la directrice bien sûr !) des longs cheveux soyeux de nos hôtes.
J’étais pétrifié ! Comme tous les autres ! Scrutant le ciel pour tenter d’apercevoir cet ennemi irréductible organophosphoré !
C’est alors que j’ai aperçu la chevelure rousse qui m’avait tant fait envie depuis la rentrée. Elle venait à ma rencontre d’un pas décidé. J’ai tout de suite pris mon courage à deux pinces, et lorsqu’elle s’est penchée pour faire la bise à sa copine, j’ai réuni mes forces indestructibles, j’ai pris mon plus bel élan et j’ai sauté à pattes jointes sur cette douce chevelure.
J’y suis maintenant depuis plusieurs heures, et je m’enivre de son parfum ! J’ai décidé d’être brave et de repousser les envahisseurs d’où qu’ils viennent cette fois-ci, rêvant d’inscrire mon nom au fronton de l’Arc de Triomphe.
J’ai aspiré une goulée de ce sang merveilleusement sucré et suis allé bravement à la rencontre de mon destin, dans la salle de bains avec la demoiselle rousse dont je ne connaissais toujours pas le nom.
qui bravement quitta la vie
en ce jeudi 9 janvier 2023
dans une baignoire blanche et bleue !
Commentaires
Génialissime
Tout simplement drole, et ...génialissime. G adoré lire lhitsoire de ce Fierrot le Pou.. Bravo
Trop triste ! Non !
Cela fait longtemps que l'on suit l'histoire de Fiérrot de Pou...Pas possible la fin...Il faut lui trouver autre chose ! JP Gauthier et des soucoupes volantes, l'elixir de jouvance, enfin ch'sais pas moi, j'suis pas auteur ! Bouhouhouhou !



