02 avril 2006
On ne badine pas avec la Griotte
Théatre : on ne badine pas avec la Griotte
ON NE BADINE PAS AVEC LE THEATRE
Avec la complicité bien involontaire de : Jean Tardieu, Corneille, Beaumarchais, Molière, Edmond Rostand, Jules Romain, Claudel, Racine et Musset.
ACTE I
MADAME (au téléphone)
Ne quitte pas, on vient de sonner.
MADAME (en ouvrant la porte)
Gervaannne ! Chère, très chère peluche ! Depuis combien de trous, depuis combien de galets n’avais-je pas eu le mitron de vous sucrer !
GERVANNE, très affectée
Hélas ! Chère ! j’étais moi-même très, très vitreuse ! Mes trois plus jeunes tourteaux ont eu la citronnade, l’un après l’autre ! Pendant tout le début du corsaire, je n’ai fait que nicher des moulins, courir chez le ludion ou chez le tabouret, j’ai passé des puits à surveiller leur carbure, à leur donner des pinces et des moussons. Bref, je n’ai pas eu une minette à moi.
MADAME
Pauvre chère ! Et moi qui ne me grattais de rien !
GERVANNE
Tant mieux ! Je m’en recuis ! Vous avez bien mérité de vous ratiner, après les gommes que vous avez brûlées ! Poussez donc : depuis le mou de Crapaud jusqu’à la mi-Brioche, on ne vous a vue ni au « Waterproof », ni sous les alpagas du bois de Migraine ! Il fallait que vous fussiez vraiment gargarisée !
MADAME, soupirant.
Il est vrai è … Ah ! Quelle céruse ! Je ne puis y mouiller sans gravir.
GERVANNE, confidentiellement
Alors toujours pas de pralines ?
MADAME
Aucune.
GERVANNE
Pas même un grain de rifflard ?
MADAME
Pas un ! Il n’a jamais daigné me repiquer, depuis le flot où il m’a zébrée !
GERVANNE
Quel ronfleur ! Mais il fallait lui racler des flammèches !
MADAME
C’est ce que j’ai fait. Je lui en ai raclé quatre, cinq, six, peut-être en quelques mous : jamais il n’a ramoné.
GERVANNE
Pauvre chère petite tisane ! … (Rêveuse et tentatrice) Si j’étais vous, je prendrais un autre lampion !
MADAME
Impossible ! On voit que vous ne le coulissez pas ! Il a sur moi un terrible foulard ! Je suis sa mouche, sa mitaine, sa sarcelle ; il est mon rotin, mon sifflet ; sans lui je ne peux ni coincer ni glapir ; jamais je ne le bouclerai ! (Changeant de ton) Mais j’y touille, vous flotterez bien quelque chose ; une cloque de zoulou, deux doigts de loto ?
GERVANNE acceptant.
Merci, avec grand soleil.
MADAME (reprenant le téléphone)
-Allo, oui, c’est mon amie Gervanne qui vient d’arriver pour m’aider à faire les derniers cartons.
- ....
- Oui Grand-père va bien, il est un peu stressé parce qu’il a retiré toutes ses économies de son compte à la poste aujourd’hui pour partir à Rome. Mais il est content de partir avec nous, il s’ennuie depuis qu’il est veuf, mais raconte sans arrêt des histoires aux plus petits qui adorent ça.
(Le grand-père Papoum entre dans la pièce suivi des deux enfants)
PAPOUM
Sous moi donc cette troupe s'avance,
Et porte sur le front une mâle assurance.
Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient de courage !
J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d'impatience, autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit
Passe une bonne part d'une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous
L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort
Les Maures et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur parait tranquille ;
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent armés, les Maures se confondent,
L'épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre ils s'estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.
MADAME
Oui Antoine va bien, euh non il n’est pas resté dans son lycée … non, celui d’avant non plus … mais le pauvre a bien du souci à cause de ça, il a reçu la lettre de renvoi ce matin. Tiens, ça lui ferait peut-être du bien de te parler …
(Elle passe le téléphone à Antoine)
ANTOINE (Il se lève, en s’échauffant)
On se débat ; c’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous ; eh ! mais qui donc ?
(Il retombe assis et prend le téléphone)
O bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le couloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce Moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chérif être imbécile ; un petit animal folâtre ; un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre ; maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ! ambitieux par vanité, laborieux par nécessité ; mais paresseux … avec délices ! orateur selon le danger ; poète par délassement ; musicien par occasion ; amoureux par folles bouffées ; j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite, et, trop désabusé … Désabusé !
(Il raccroche le téléphone.)
MADAME (à Gervanne)
Oui … bon à rien, c’est ce qu’on dit chez Tante Turlutte.
D’ailleurs je lui ai fait donner des cours particuliers désormais. J’ai pris un précepteur et il doit arriver d’une minute à l’autre.
(On sonne)
Je vais ouvrir …
(Elle se lève et va ouvrir)
MADAME (dans le couloir)
Monsieur le précepteur comme je suis bien aise de vous voir. Mon fils vous attend … je vous en prie.
(Reprenant sa discussion avec Gervanne)
MADAME
Oui je te disais, on me l’a conseillé il a l’air très bien. Et il part avec nous à Rome. Bon, viens avec moi voir les cartons, en plus le médecin doit arriver dans pas longtemps.
(Elle sort de la pièce - Le fils reste seul dans la pièce avec le précepteur)
LE PRECEPTEUR
Que voulez-vous apprendre?
ANTOINE
Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'être savant; et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune.
LE PRECEPTEUR
Ce sentiment est raisonnable: nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin sans doute.
ANTOINE
Oui, mais faites comme si je ne le savais pas: expliquez-moi ce que cela veut dire.
LE PRECEPTEUR
Cela veut dire que sans la science, la vie est presque une image de la mort.
ANTOINE
Ce latin-là a raison.
LE PRECEPTEUR
N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ?
ANTOINE
Oh! oui, je sais lire et écrire.
LE PRECEPTEUR
Par où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique ?
ANTOINE
Qu'est-ce que c'est que cette logique ?
LE PRECEPTEUR
C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit.
ANTOINE
Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit?
LE PRECEPTEUR
La première, la seconde, et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des catégories; et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures barbara, celarent, darii, ferio, baralipton, etc.
ANTOINE
Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
LE PRECEPTEUR
Voulez-vous apprendre la morale ?
ANTOINE
La morale ?
LE PRECEPTEUR
Oui.
ANTOINE
Qu'est-ce qu'elle dit cette morale ?
LE PRECEPTEUR
Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...
ANTOINE
Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie.
LE PRECEPTEUR
Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?
ANTOINE
Qu'est-ce qu'elle chante cette physique ?
LE PRECEPTEUR
La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.
ANTOINE
Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.
LE PRECEPTEUR
Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?
ANTOINE
Apprenez-moi l'orthographe.
LE PRECEPTEUR
Très volontiers.
ANTOINE
Après vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point.
LE PRECEPTEUR
Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment les voix; et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix: a, e, i, o, u.
ANTOINE
J'entends tout cela.
LE PRECEPTEUR
La voix A se forme en ouvrant fort la bouche: A.
ANTOINE
A, A. Oui.
LE PRECEPTEUR
La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut: A, E.
ANTOINE
A, E, A, E. Ma foi! oui. Ah! que cela est beau !
LE PRECEPTEUR
Et la voix I en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles: A, E, I.
ANTOINE
A, e, i, i, i, i. Cela est vrai. Vive la science !
LE PRECEPTEUR
La voix o se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas: o.
ANTOINE
O, o. Il n'y a rien de plus juste. A, e, i, o, i, o. Cela est admirable! I, o, i, o.
LE PRECEPTEUR
L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un o.
ANTOINE
O, o, o. Vous avez raison, o. Ah! la belle chose, que de savoir quelque chose !
LE PRECEPTEUR
La voix u se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les rejoindre tout à fait: u.
ANTOINE
U, u. Il n'y a rien de plus véritable: u.
LE PRECEPTEUR
Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue: d'où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que: u.
ANTOINE
U, u. Cela est vrai. Ah! que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela?
(Gervanne passe dans la pièce avec un carton à la main. Tandis que le précepteur s’apprête à partir.)
ANTOINE (à Gervanne)
Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour dire un U ?
GERVANNE
Comment ?
ANTOINE
Oui. Qu'est-ce que tu fais quand tu dis un U ?
GERVANNE
Quoi ?
ANTOINE
Dis un peu, U, pour voir ?
GERVANNE
Hé bien, U.
ANTOINE
Qu'est-ce que tu fais ?
GERVANNE
Je dis, U.
ANTOINE
Oui; mais quand tu dis U, qu'est-ce que tu fais ?
GERVANNE
Je fais ce que vous me dites.
ANTOINE
Ô l'étrange chose que d'avoir affaire à des bêtes! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d'en haut de celle d'en bas: U, vois-tu? U, vois-tu? Je fais la moue: U.
GERVANNE
Oui, cela est biau.
(Madame revient dans la pièce. Elle les surprend en drôle de position.)
MADAME
Voilà qui est admirable.
ANTOINE
C'est bien autre chose, si vous aviez vu o, et da, da, et fa, fa.
MADAME
Qu'est-ce que c'est donc que tout ce galimatias-là ?
GERVANNE
De quoi est-ce que tout cela guérit ?
ANTOINE
J'enrage quand je vois des femmes ignorantes.
(Il sort avec le précepteur. Madame s’adresse à Gervanne.)
MADAME
Ma chèrie, quand nous serons à Rome …
JULIE-ANDROMAQUE (traversant la pièce)
Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome, qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin, que je hais parce qu’elle t’honore !
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encor mal assurés !
Et si ce n’est assez de toute l’Italie,
Que l’Orient contre elle à l’Occident s’allie ;
Que cent peuples unis de bouts de l’univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers !
Qu’elle même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles ;
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être la cause, et mourir de plaisir !
(Elle sort de la pièce en titubant. Arrive de l’autre côté son frère avec un miroir à la main, il ne voit pas Gervanne qui est en train de trier des vêtements.)
ANTOINE
Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,
Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.
J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison
Qui se peut dire noble avec quelque raison;
Et je crois, par le rang que me donne ma race,
Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.
Pour le cœur, dont sur tout nous devons faire cas,
On sait, sans vanité, que je n'en manque pas,
Et l'on m'a vu pousser, dans le monde, une affaire
D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.
Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon goût
À juger sans étude et raisonner de tout,
À faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,
Figure de savant sur les bancs du théâtre,
Y décider en chef, et faire du fracas
À tous les beaux endroits qui méritent des ha.
Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine,
Les dents belles surtout, et la taille fort fine.
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
Qu'on serait mal venu de me le disputer.
Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,
Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître.
Je crois qu'avec cela, mon cher Marquis, je crois
Qu'on peut, par tout pays, être content de soi.
GERVANNE
Jeune présomptueux
ANTOINE
Parle sans t’émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend pas le nombre des années.
ACTE II
(Dans la pièce, au milieu des cartons : Monsieur, Madame, Gervanne)
MONSIEUR
Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras qu'avec respect tout l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
GERVANNE, se tournant vers lui
Alors, cette promotion ?
MONSIEUR (ayant repris ses esprits)
Médiocre et rampant ; et l’on arrive à tout.
GERVANNE
Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.
MONSIEUR
Je la sais
GERVANNE
Comme l’anglais, le fond de la langue !
MONSIEUR
Oui, s’il y avait de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore, d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend, surtout de pouvoir au-delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes et paraître profond, qu’on on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets ; intercepter des lettres ; et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !
MADAME
Et que faudrait-il faire ?
GERVANNE
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?
Non, merci ! D’un main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure Français » ?
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci !
(Elle sort)
(Julie-Andromaque traverse la pièce une nouvelle fois)
JULIE-ANDROMAQUE
Mais je lâcherai sur vous une autre langue,
Insatiable, irrésistible.
J’établirai le glaive sur vous,
Le glaive qui perce et qui sépare, le glaive qui pénètre et qui poursuit !
Ô imbécillité ! ô inertie ! charge énorme des hommes
Ignorants ! voici que je me suis levé.
Vous étiez couchés sur moi comme une nourrice qui s’est étendue sur le corps de l’enfant ; mais je me suis levé et je l’ai jetée par terre.
Et le monde m’écrase, mais je prévaudrai contre lui
(Madame et Gervanne sortent à la suite de Julie-Andromaque. Le grand père arrive, il compte ses feuilles de sécu. Monsieur est là qui continue à ranger ses cartons.)
PAPOUM
Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq." Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur. "Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles:" les entrailles de Monsieur, trente sols ". Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement: je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est à dire dix sols; les voilà, dix sols." Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols. "Avec votre permission, dix sols." Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols. "Je ne me plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers." Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres. "Ah! Monsieur Fleurant, c'est se moquer; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols." Plus, dudit jour, une potion anodine, et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols. "Bon, dix et quinze sols." Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols. "Dix Sols, Monsieur Fleurant." Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols. "Monsieur Fleurant, dix sols." Plus, du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d'aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres. "Bon, vingt et trente sols: je suis bien aise que vous soyez raisonnable." Plus, du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols. "Bon, dix sols." Plus, une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres. "Ah! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade: contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers. Si bien donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements; et l'autre mois il y avait douze médecines, et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre.
MONSIEUR
De quoi dit-il que vous êtes malade?
PAPOUM
Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.
MONSIEUR
Ce sont tous des ignorants: c'est du poumon que vous êtes malade.
PAPOUM
Du poumon ?
MONSIEUR
Oui. Que sentez-vous ?
PAPOUM
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
MONSIEUR
Justement, le poumon.
PAPOUM
Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
MONSIEUR
Le poumon.
PAPOUM
J'ai quelquefois des maux de cœur.
MONSIEUR
Le poumon.
PAPOUM
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
MONSIEUR
Le poumon.
PAPOUM
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'était des coliques.
MONSIEUR
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?
PAPOUM
Oui, Monsieur.
MONSIEUR
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?
PAPOUM
Oui, Monsieur.
MONSIEUR
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir ?
PAPOUM
Oui, Monsieur.
MONSIEUR
Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?
PAPOUM
Il m'ordonne du potage.
MONSIEUR
Ignorant.
PAPOUM
De la volaille.
MONSIEUR
Ignorant.
PAPOUM
Du veau.
MONSIEUR
Ignorant.
PAPOUM
Des bouillons.
MONSIEUR
Ignorant.
PAPOUM
Des œufs frais.
MONSIEUR
Ignorant.
PAPOUM
Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.
MONSIEUR
Ignorant.
PAPOUM
Et surtout de boire mon vin fort trempé.
MONSIEUR
Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur; et pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.
Tiens le voilà qui arrive pour la dernière visite à notre famille.
(Le médecin, Gervanne et Madame arrivent ensemble dans la pièce)
LE MEDECIN
Il y a des cas d’insomnie dont la signification est d’une exceptionnelle gravité.
MADAME
Vraiment ?
LE MEDECIN
L’insomnie peut être due à un trouble essentiel de la circulation intracérébrale, particulièrement à une altération des vaisseaux dite « en tuyau de pipe ». Vous avez peut-être, madame, les artères du cerveau « en tuyau de pipe »
MADAME
Ciel ! En tuyau de pipe ! L’usage du tabac, docteur, y serait-il pour quelque chose ? Je prise un peu.
LE MEDECIN
C’est un point qu’il faudrait examiner. L’insomnie peut encore provenir d’une attaque profonde et continue de la substance grise par la névroglie.
MADAME
Ce doit être affreux. Expliquez-moi cela, docteur.
LE MEDECIN, très posément
Représentez-vous un crabe, ou un poulpe, ou une gigantesque araignée en train de vous grignoter, de vous suçoter et de vous déchiqueter doucement la cervelle.
MADAME
Oh ! (Elle s’effondre dans un fauteuil). Il y a de quoi s’évanouir d’horreur.
(Il se retourne vers Gervanne)
LE MEDECIN, à Gervanne
Etes-vous d’ici madame ?
GERVANNE
J'habite la grande ferme qui est sur la route de Luchère.
LE MEDECIN
Elle vous appartient?
GERVANNE
Oui, à mon mari et à moi
LE MEDECIN
Si vous l'exploitez vous-même, vous devez avoir beaucoup de travail ?
GERVANNE
Pensez, monsieur! dix-huit vaches, deux bceufs, deux taureaux, la jument et le poulain, six chèvres, une bonne douzaine de cochons, sans compter la basse-cour.
LE MEDECIN
Diable! Vous n'avez pas de domestiques ?
GERVANNE
Dame si. Trois valets, une servante, et les journaliers dans la belle saison.
LE MEDECIN
Je vous plains. Il ne doit guère vous rester de temps pour vous soigner ?
GERVANNE
Oh! non.
LE MEDECIN
Et pourtant vous souffrez.
GERVANNE
Ce n'est pas le mot. J'ai plutôt de la fatigue.
LE MEDECIN
Oui, vous appelez ça de la fatigue. (Il s'approche d'elle.) Tirez la langue. Vous ne devez pas avoir beaucoup d'appétit.
GERVANNE
Non.
LE MEDECIN
Vous êtes constipée.
GERVANNE
Oui, assez.
LE MEDECIN
Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n'êtes jamais tombée d'une échelle, étant petite ?
GERVANNE
Je ne me souviens pas.
LE MEDECIN
Vous n'avez jamais mal ici le soir en vous couchant? Une espèce de courbature ?
GERVANNE
Oui, des fois.
LE MEDECIN, il continue de l'ausculter.
Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.
GERVANNE
Ça se peut bien.
LE MEDECIN, très affirmatif.
C'était une échelle d'environ trois mètres cinquante, posée contre un mur. Vous êtes tombée à la renverse. C'est la fesse gauche, heureusement, qui a porté.
GERVANNE
Ah oui !
LE MEDECIN
Vous aviez déjà consulté le docteur Parpalaid ?
GERVANNE
Non, jamais.
LE MEDECIN
Pourquoi ?
GERVANNE
Il ne donnait pas de consultations gratuites.
(Un silence. Le médecin la fait asseoir.)
LE MEDECIN
Vous vous rendez compte de votre état ?
GERVANNE
Non.
LE MEDECIN
(il s'assied en face d'elle.)
Tant mieux. Vous avez envie de guérir, ou vous n'avez pas envie ?
GERVANNE
J'ai envie.
LE MEDECIN
J'aime mieux vous prévenir tout de suite que ce sera très long et très coûteux.
GERVANNE
Ah! mon Dieu! Et pourquoi ça ?
LE MEDECIN
Parce qu'on ne guérit pas en cinq minutes un mal qu'on traîne depuis quarante ans.
GERVANNE
Depuis quarante ans ?
LE MEDECIN
Oui, depuis que vous êtes tombée de votre échelle.
GERVANNE
Et combien que ça me coûterait ?
LE MEDECIN
Qu'est-ce que valent les veaux, actuellement ?
GERVANNE
Ca dépend des marchés et de la grosseur. Mais on ne peut guère en avoir de propres à moins de quatre ou cinq cents francs.
LE MEDECIN
Et les cochons gras ?
GERVANNE
Il y en a qui font plus de mille.
LE MEDECIN
Eh bien! ça vous coûtera à peu près deux cochons et deux veaux.
GERVANNE
Ah! là! là! Près de trois mille francs? C'est une désolation, Jésus Marie !
LE MEDECIN
Si vous aimez mieux faire un pèlerinage, je ne vous en empêche pas.
GERVANNE
Oh! un pèlerinage, ça revient cher aussi et ça ne réussit pas souvent. (Un silence.) Mais qu'est-ce que je peux donc avoir de si terrible que ça ?
LE MEDECIN, avec une grande courtoisie.
Je vais vous l'expliquer en une minute au tableau noir. (Il va au tableau et commence un croquis.) Voici votre moelle épinière, en coupe, très schématiquement, n'est-ce pas? Vous reconnaissez ici votre faisceau de Turck et ici votre colonne de Clarke. Vous me suivez? Eh bien! quand vous êtes tombée de l'échelle, votre Turck et votre Clarke ont glissé en sens inverse (il trace des flèches de direction) de quelques dixièmes de millimètre. Vous me direz que c'est très peu. Évidemment. Mais c'est très mal placé. Et puis vous avez ici un tiraillement continu qui s'exerce sur les multipolaires.
(Il s'essuie les doigts.)
GERVANNE
Mon Dieu ! Mon Dieu !
LE MEDECIN
Remarquez que vous ne mourrez pas du jour au lendemain. Vous pouvez attendre.
GERVANNE
Oh! là! là! J'ai bien eu du malheur de tomber de cette échelle !
LE MEDECIN
Je me demande même s'il ne vaut pas mieux laisser les choses comme elles sont. L'argent est si dur à gagner. Tandis que les années de vieillesse, on en a toujours bien assez. Pour le plaisir qu'elles donnent !
GERVANNE
Et en faisant ça plus... grossièrement, vous ne pourriez pas me guérir à moins cher?... à condition que ce soit bien fait tout de même.
LE MEDECIN
Ce que je puis vous proposer, c'est de vous mettre en observation. Ça ne vous coûtera presque rien. Au bout de quelques jours vous vous rendrez compte par vous-même de la tournure que prendra le mal, et vous vous déciderez.
GERVANNE
Oui, c'est ça.
LE MEDECIN
Bien. Vous allez rentrer chez vous. Vous êtes venue en voiture ?
GERVANNE
Non, à pied.
LE MEDECIN, tandis qu'il rédige l'ordonnance, assis à sa table.
Il faudra tâcher de trouver une voiture. Vous vous coucherez en arrivant. Une chambre où vous serez seule, autant que possible. Faites fermer les volets et les rideaux pour que la lumière ne vous gêne pas. Défendez qu'on vous parle. Aucune alimentation solide pendant une semaine. Un verre d'eau de Vichy toutes les deux heures, et, à la rigueur, une moitié de biscuit, matin et soir, trempée dans un doigt de lait. Mais j'aimerais autant que vous vous passiez de biscuit. Vous ne direz pas que je vous ordonne des remèdes coûteux! A la fin de la semaine, nous verrons comment vous vous sentez. Si vous êtes gaillarde, si vos forces et votre gaieté sont revenues, c'est que le mal est moins sérieux qu'on ne pouvait croire, et je serai le premier à vous rassurer Si, au contraire, vous éprouvez une faiblesse générale, des lourdeurs de tête, et une certaine paresse à vous lever, l'hésitation ne sera plus permise, et nous commencerons le traitement. C'est convenu ?
GERVANNE soupirant.
Comme vous voudrez.
LE MEDECIN, désignant I'ordonnance.
Je rappelle mes prescriptions sur ce bout de papier. Et j'irai vous voir bientôt.
(Il lui remet l'ordonnance, la reconduit et fait entrer le fils.)
ANTOINE
Tournez ! Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
LE MEDECIN, ahuri
Je...
ANTOINE, marchant sur lui
Qu'a-t-il d'étonnant ?
LE MEDECIN, reculant
Votre Grâce se trompe...
ANTOINE
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?...
LE MEDECIN, même jeu
Je n'ai pas...
ANTOINE
Ou crochu comme un bec de hibou ?
LE MEDECIN
Je...
ANTOINE
Y distingue-t-on une verrue au bout ?
LE MEDECIN
Mais...
ANTOINE
Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
LE MEDECIN
Oh !...
ANTOINE
Est-ce un phénomène ?
LE MEDECIN
Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder !
ANTOINE
Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?
LE MEDECIN
J'avais...
ANTOINE
Il vous dégoûte alors ?
LE MEDECIN
Monsieur...
ANTOINE
Malsaine
Vous semble sa couleur ?
LE MEDECIN
Monsieur !
ANTOINE
Sa forme, obscène ?
LE MEDECIN
Mais du tout !...
ANTOINE
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
- Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
LE MEDECIN, balbutiant
Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
ANTOINE
Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
Petit, mon nez ? Hola !
LE MEDECIN
Ciel !
ANTOINE
Enorme, mon nez !
- Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
Déplorable maraud ! car la face sans gloire
Que va chercher ma main en haut de votre col,
Est aussi dénuée...
(Il le soufflette.)
LE MEDECIN
Aïe !
ANTOINE
De fierté, d'envol,
De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
De somptuosité, de Nez enfin, que celle...
(Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole. )
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
LE MEDECIN, se sauvant
Au secours ! A la garde !
(Madame, Papoum et Gervanne reviennent dans la pièce)
ANTOINE
Avis donc aux badauds
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
Et si le plaisantin est noble, mon usage
Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
MADAME
Mais à la fin il nous ennuie !
GERVANNE
Il fanfaronne !
MADAME
Personne ne va donc lui répondre ?...
PAPOUM
Personne ?
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !...
(Il s'avance vers Antoine qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat.)
Vous.... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.
ANTOINE, gravement
Très.
PAPOUM
Ha !
ANTOINE, imperturbable
C'est tout ?...
PAPOUM
Mais...
ANTOINE
Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire... Oh ! Dieu !... bien des choses en somme...
En variant le ton, -par exemple, tenez
Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champs que je me l'amputasse !"
Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
Descriptif : "C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap !
Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule !"
Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ?
D'écritoire, monsieur, ou de boîtes à ciseaux ?"
Gracieux : "Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?"
Truculent : "Ca, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
Prévenant : "Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
Pédant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !"
Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral,
T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
Dramatique : "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
Admiratif : "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
Lyrique : "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
Naïf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
Campagnard : "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
Militaire : "Pointez contre cavalerie !"
Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot
"Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
-Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit
Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d'une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
(Monsieur entre, alors qu’Antoine sort de la pièce.)
MONSIEUR
Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ! On m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent ! Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? où est-il ? où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? où ne pas courir ? N’est-il point là ? n’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête !
(Il se prend lui-même le bras)
Rends-moi mon argent, coquin ! Ah ! c’est moi. Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m’a privé de toi ! Et, puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde ! Sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait, je n’en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré ! N’y a-t-il personne qui veuille me ressusciter en me rendant mon cher argent, ou en m’apprenant qui l’a pris ? Euh ! que dites-vous ? Ce n’est personne. Il faut, qui que ce soit qui ai fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure ; et l’on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice et faire donner la question à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est-ce qu’on parle là ? de celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait-on là haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous et se mettent à rire. Bous verrez qu’il ont part, sans doute, au vol que l’on m’a fait. Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux ! Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après !
(A ce moment, Julie-Andromaque rentre avec une boîte dans les mains.)
JULIE-ANDROMAQUE
Tiens Papa, Maman m’a dit qu’elle venait de trouver cette boîte dans les cartons pour Emmaüs et elle se demande si tu voulais vraiment la donner …
ACTE III
(La mère toujours au téléphone)
MADAME
Oui, ça y est, les cartons sont faits. Nous partons.
(Elle voit passer sa fille )
Chérie, ce soir nous mangerons au restaurant Plaza Navona avec M. Pyrrhus, tu t’en souviens ? Tu avais même fait un cauchemar sur lui et ton nounours Hector … mais tu as dû oublier et lui aussi. Ce n’était qu’un cauchemar de gamine heureusement.
(Julie-Andromaque, parle à sa poupée de chiffon)
JULIE-ANDROMAQUE
Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus ?
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
MADAME, raccrochant le téléphone
Arrête un peu tes hurlement, Kevin a téléphoné. Je crois qu’il veut te dire quelque chose d’important avant que tu ne partes.
JULIE-ANDROMAQUE
Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
Ah ! Ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais ?
Le cruel ! De quel oeil il m'a congédiée !
Sans pitié, sans douleur au moins étudiée.
L'ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
Semblait-il seulement qu'il eût part à mes larmes ?
Et je le plains encore ! Et, pour comble d'ennui,
Mon coeur, mon lâche coeur s'intéresse pour lui
Je tremble au seul penser du coup qui le menace,
Et, prête à me venger, je lui fais déjà grâce.
Non, ne révoquons point l'arrêt de mon courroux :
Qu'il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
Le perfide triomphe et se rit de ma rage
Il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
Il croit que, toujours faible et d'un coeur incertain,
Je parerai d'un bras les coups de l'autre main.
Il juge encor de moi par mes bontés passées.
Mais plutôt le perfide a bien d'autres pensées.
Triomphant dans le temple, il ne s'informe pas
Si l'on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
Il me laisse, l'ingrat !...
MADAME
Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et qu’on on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.
JULIE-ANDROMAQUE
Etre, ou ne pas être, c’est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte? Mourir.., dormir, rien de plus... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du coeur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair: c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir.., dormir, dormir! peut-être rêver! Oui, là est l’embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? Voilà qui doit nous arrêter. C’est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d’une si longue existence. Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, l’insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes, s’il pouvait en être quitte avec un simple poinçon? Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d’où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas? Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d’action....
(Un coup de klaxon)
MADAME
Voici notre taxi pour l’aéroport. Allons-y !



